Hommage à Lucien Neuwirth

L'association du Chemin de la Liberté rend hommage à l'un des siens : Lucien Neuwirth.
Ce que tout le monde sait - ou devrait savoir - de la personnalité de ce grand démocrate qui vient de nous quitter, c'est d'abord son tempérament d'homme d'action, de conviction, d'humaniste qui fut l'un des parlementaires les plus avant-gardistes et les plus avisés de sa génération.

Lucien NeuwirthDéputé de la Loire puis sénateur, ne fut-il pas l'instigateur, contre vents et marées, des lois sur la contraception (1967), puis de la prise en charge de la douleur (1995) et des soins palliatifs (1999), autant que le soutien indéfectible de Simone Veil lors de son combat pour la légalisation de l'IVG (1975) ?

Ce que l'on connaît moins de lui, mais dont on devrait être admirateur et reconnaissant, c'est son engagement dans la Résistance à Saint-Etienne dès l'âge de 16 ans !

Aussitôt qu'il eût entendu l'appel du 18 juin lancé par le Général de Gaulle, son premier acte de résistant consista à diffuser dans la région lyonnaise, avec un groupe de jeunes camarades, des tracts à l'effigie du colonel de l'époque, Charles de Gaulle, émanant d'une photo qu'il était allée chercher "au culot" chez une certaine Agnès de Gaulle, sa soeur, dont le mari ingénieur venait d'être muté aux Mines de la Loire. Dès lors on connut le visage de celui qui allait incarner l'Espoir...

Dans son livre sublime "Il y eut d'abord le chant des oiseaux", il y évoque cet instinctif ralliement de la première heure autant que son acharné et périlleux combat pour la Liberté.

Ce qui est encore moins de notoriété publique, mais dont notre association détenait la preuve, tient au fait que Lucien Neuwirth est passé en Espagne depuis Saint-Girons, grâce à un réseau de passeurs couserannais, en empruntant intégralement l'itinéraire du Chemin de la Liberté actuel.

Son nom, en effet, figure à la date du 13 décembre 1942 sur le cahier d'écrou de la prison de Sort en Espagne, dont nous avons copie et où sont répertoriés, par date d'arrivée, tous les fugitifs arrêtés par la Guardia Civil. Il fut transféré rapidement au sinistre camp de Miranda del Ebro. Il avait auparavant volontairement modifié quelque peu son état civil en changeant de prénom et en prenant la nationalité américaine. Cette démarche n'était pas innocente : en effet, les ressortissants américains séjournaient bien moins longtemps que les autres dans les prisons ibériques (de 1 à 3 mois au lieu du double ou du triple), car bien que Franco soit l'allié d'Hitler, il était compromis économiquement avec les États-Unis par des accords secrets. En effet, l'Espagne, ruinée par la guerre civile, avait besoin des matières premières et des denrées alimentaires nécessaires à sa survie. De ce fait, chaque fois qu'un navire venait livrer dans un port espagnol, il repartait avec un quota de prisonniers englobant à l'évidence un plus fort pourcentage d'américains qui bénéficiaient également de conditions d'incarcération plus acceptables.

De Miranda il rejoignit la liberté par Gibraltar. Il s'embarqua pour l'Angleterre où il rencontra le Général de Gaulle à Londres. Pressé d'en découdre, il s'engagea en 1942 dans les parachutistes du 4ème bataillon d'infanterie de l'air. En juin 1944, largué en planeur avec son unité lors des opérations du débarquement, il mena en jeep contre les forces nazies de nombreuses opérations commandos.

Parachuté en avril 1945 aux Pays-Bas avec son groupe de SAS, il fut capturé lors d'un accrochage et fusillé sommairement par les Allemands. Par miracle, il échappa à la mort : protégé par le corps d'un de ses camarades qui tomba sur lui, il évita la première balle ; quant au coup de grâce tiré en plein coeur, il ne lui provoquera qu'une légère blessure car le coup sera dévié par des pièces de monnaie anglaises qu'il détenait dans son portefeuille sous son battle-dress ! Fait prisonnier une seconde fois, il fut enfin libéré par les troupes anglaises au printemps 1945...

Il raconte également dans son livre qu'à 17 ans, recherché par la Gestapo, il quitta par le train Saint-Etienne pour Toulouse dans l'espoir assez ténu, eu égard à la surveillance accrue de la frontière, de s'échapper en Espagne. Durant le voyage, par chance, il lia connaissance avec un aviateur pro gaulliste qui le recommanda à sa belle-mère qui travaillait justement à l'Hôtel de France de Saint-Girons (actuellement "Le Bouchon") tenu à l'époque par la famille Gouin. C'est également dans une partie de cet établissement que le commandant Dreyer, chef de la Gestapo locale, avait réquisitionné son domicile. De ce fait, Monsieur Gouin pouvait tenir la Résistance informée des faits et gestes du maître des lieux, ce qui explique la démarche de la femme de ménage en la  faveur de son "protégé" ; celle-ci ,en effet, put le mettre rapidement en contact avec un responsable de la Résistance locale, par l'entremise du Maire de l'époque, l'industriel Achille Loubet.

Dans les jours suivants, un passeur obligatoirement anonyme conduira son groupe de 8 fugitifs jusqu'à la frontière, en passant par les Estagnous et le Port de la Claouère... par le même Chemin que nous commémorons tous les ans le 2ème week-end de juillet.

Il raconte dans son livre les difficultés physiques qu'il éprouva, malgré son jeune âge, lors de la traversée ainsi que l'invective compulsive qu'à bout de souffle, il décocha péremptoirement à l'intention d'un ancien roi de France : « Quand je pense que cet abruti de Louis XIV a prétendu qu'il n'y avait plus de Pyrénées... On voit bien qu'il n'a jamais mis les pieds ici en hiver ! »

La traversée du Couserans au Val d'Aran, par tous les temps et en proie à tous les dangers, nécessitait une solide endurance autant physique que psychologique.
Tous ceux qui ont été confrontés à cette périlleuse aventure méritent notre admiration et notre respect.
C'est pour ces raisons que nous avons toujours considéré Lucien Neuwirth comme l'un des nôtres !



Lucien Neuwirth - Il y eut d'abord le chant des oiseaux
Lucien Neuwirth - "Il y eut d'abord le chant des oiseaux"
Dans ce livre, il narre son épopée de résistant et en particulier son évasion du territoire français par Saint-Girons et les prisons espagnoles avant de rejoindre Londres.