Palo Treillet et Rudy Zeeman : les retrouvailles

Le 26 janvier 1944 à la frontière espagnole au dessus du village de Canejan, au terme d'une marche harassante parsemée de mille dangers, le passeur couserannais Palo Treillet, agent du réseau "Françoise", finissait avec son collègue Henri Marrot de convoyer aux portes de la liberté un groupe de six militaires alliés. Dans la neige à mi-genoux, son bâton planté devant lui, il cria en anglais aux évadés exténués qui n'en crurent pas leurs oreilles :  "C'est la frontière !". Il était exactement midi et demi ce jour là...

La filière d'évasion Paris - Pays-Bas avait organisé leur transfert jusqu'à Toulouse. Depuis la ville rose jusqu'en Espagne, ils avaient été pris en charge par le réseau "Françoise" et conduits en train et en bus jusqu'à Cazères, puis Mane. À partir de cette localité le trajet s'effectuait à pied, via Arbas, le Portet d'Aspet jusqu'au village espagnol de Canejan, au total sur une durée moyenne de 3 jours et 2 nuits, variant avec les conditions météo et l'assiduité de la surveillance des patrouilles allemandes.

Près de 50 ans plus tard, le 5 juin 1994, les époux Treillet reçurent un coup de téléphone d'un de ces 6 militaires : Rudy Zeeman, hollandais domicilié en Tasmanie (proche de l'Australie), qui était revenu en Hollande pour "refaire" le chemin de son évasion et qui l'appelait depuis... Saint-Girons, où il avait pris pension avec son épouse, le temps des recherches.

Le 5 juin 1994 devant l'Hôtel Eychenne
Palo, stupéfait, apprit que Rudy s'était souvenu de ce qu'il lui avait dit au moment de leur séparation sur la frontière, à savoir qu'il s'appelait Treillet et qu'il était originaire de cette sous-préfecture ariégeoise, à la mairie de laquelle Rudy venait tout juste de se procurer la dernière adresse de son bienfaiteur. De plus, il lui remémora un détail particulier qui "rajeunit" le passeur d'un demi siècle : en effet, ce 26 janvier 1944, la colonne des évadés s'arrêta un court instant pour se désaltérer à l'eau glacée de la rivière Maudan. Rudy enleva le gant droit pour boire au creux de sa main, mais repartant précipitamment il oublia son gant au bord du ruisseau. À la frontière, il révéla son étourderie à Palo et lui donna le gant gauche pour qu'il ait une chance de se reconstituer la paire sur le chemin du retour... Palo se souvenait parfaitement de cet "incident".

Le  lendemain, dès potron-minet, les époux Treillet prenaient, le cœur renversé d'émotion, le chemin de l'Ariège où les attendaient pétris d'impatience Berna et Rudy à l'hotel Eychenne de Saint-Girons, qui fut ce jour-là le théâtre d'un de ces instants de bonheur qui ne peuvent se voler qu'au Paradis...

Fuite vers l'Espagne
Un an après le décès de Palo, le 26 Mai 2006, Rudy envoya à sa veuve un opuscule dans lequel il relatait les événements liés à cette époque, au titre évocateur : "Luck through adversity" (La chance traverse l'adversité) et dans lequel figurait une peinture à l'huile évoquant ce fameux passage du 26 janvier 1944 représentant la montée dans la neige des 6 fugitifs et de leurs 2 passeurs (leurs huit noms sont mentionnés dans le récit).