Georges Pujol, Paul Soum - La route est belle !

Lundi 17 mars 1941, 11 heures du soir.
Georges PujolL'obscurité règne dans cette salle de théâtre de campagne, affectée au P.G. Tout le monde est couché au kommando. Certains d'entre nous conversent ; d'autres chantonnent ; d'autres encore fument la dernière cigarette de la journée, en ayant soin d'en dissimuler le petit feu rouge, qui à chaque aspiration du fumeur risquerait d'attirer l'attention de nos gardiens. L'ordre est formel. Défense de fumer après l'extinction des feux. Dans leur cabine située au fond de la salle, nos quatre "postmans" parlent entre eux ; la frêle cloison en planche qui les sépare des K.G. leur permet d'entendre le moindre bruit, qui, s'il leur paraît insolite motive immédiatement une ronde. Ils se méfient, deux évasions ont eu lieu en trois mois. Une réussie par deux camarades ; Paul Soumla seconde hélas échouée, la neige et le froid étant les causes de l'échec. Depuis ces messieurs sont aux aguets et pourtant... s'ils savaient.

À l'autre extrémité de la salle, près de cette petite scène de théâtre, où bien souvent le soir, avant de s'endormir, les uns et les autres, tâchent de distraire les copains, un petit groupe conspire dans le noir. Un troisième départ pour la France est proche... Ils sont trois, Paul, Jean et Georges, tous méridionaux, un Bordelais et deux Saint-Gironnais qui veulent eux aussi tenter leur chance. Ils attendent depuis trois mois le moment favorable, et chaque jour, ils ont préparé leur évasion. Cette fois tout est prêt et dans quelques instants ils auront joué leur carte.

Dehors, une nuit splendide, qu'une belle lune éclaire ; la soirée idéale pour tenter... le retour. Nos gardiens, en gens précautionneux et disciplinés, ont comme chaque soir, fermé, verrouillé et cadenassé toutes les issues. De leur côté nos trois lascars ont bien fait les choses. Ils ont choisi un lundi, parce que ces messieurs (nos gardiens) sont quelques peu fatigués des libations un peu trop copieuses de la veille et leur vigilance ce jour de semaine est un peu relâchée. Le temps est magnifique et la splendide lune leur permettra de mieux se diriger. Ils ont préparé leurs musettes, bourrées de vivres, avec les paquets venant de France. Leurs costumes civils m'ont, ma foi, rien de bien élégant, mais "ramassés" et conservés avec soins pour ce grand soir, ils donneront à nos amis, un air "richttig" d'ouvriers. Ici dans le kommando ils n'ont que leur tenue de P.G. et en sortant ils doivent retrouver sous le tas de paille, dans la grange du patron de Georges, tous les accessoires et vivres, minutieusement déposés. C'est l'heure, il faut partir.

À part deux ou trois camarades, tout le monde ignore le départ. On sait bien que certains se préparent et veulent tenter l'aventure, mais de peur que quelque indiscrétion ou fanfaronnade ne donne l'éveil à nos gardiens, le secret a été gardé. Vite, "au revoir", à ceux qu'ils vont laisser, tout doucement... En se glissant entre les plumards à double étage.
"- Comment ? C'est ce soir ?
- Vous foutez le camp ?
- Dis, vas voir ma femme et mon gosse ! Et surtout écris-nous !"
Tout cela est dit à voix basse ; ce sont des serrements de mains, des embrassades, des larmes même s'échappent des yeux de certains. On a vécu ensemble tant d'heures douloureuses. Quelques paroles de prudence de la part des aînés, puis lentement nos trois ombres se dirigent vers la sortie...

Dans tout théâtre, il existe la porte "des artistes" dissimulée dans les coulisses et donnant sur l'extérieur. Pour jouer la comédie, c'est l'issue indiquée ! Ne croyez pas ami lecteur, que la mansuétude de nos cerbères ait laissé ouverte cette porte prédestinée ! À l'extérieur, deux gros verrous s'enfoncent dans le mur et sont cadenassés, la serrure fermée à double tour. Ainsi ceux à qui le Gross Reich nous a confiés peuvent être tranquilles. À moins d'enfoncer la porte, ce qui ferait grand bruit, il est impossible de sortir du kommando. Pourtant... depuis quelques jours cette chère porte est soumise par nos amis à certaines... préparations. La serrure ? Bagatelle, ils ont une clé. Mais ces maudits verrous, quelle astuce et quelle volonté. Deux verrous : douze vis. Pendant six jours, chaque matin au réveil, Jean est sorti, prétextant quelque besoin pressant. Passant par la grande porte située à côté de la cabine des soldats allemands, faisant ensuite le tour du bâtiment, il ôtait deux vis, sectionnait la partie filetée d'un coup de pince (pince et tournevis, pris sur l'établi de son patron), et remettait la tête de vis en place. Nous avons eu quelque peu chaud, tout à l'heure quand le dernier gardien, a cadenassé à l'extérieur cette porte sur laquelle tant d'espoirs reposent. Les verrous allaient-ils rester dans ses doigts ? Il n'en fut rien. Mais aussitôt, autre angoisse, allaient-ils céder sous la pression de nos amis ?

Pendant ce temps, suivant la consigne et de peur qu'en ouvrant la porte fit du bruit, certains camarades ont dans la chambrée élevé la voix et s'interpellent d'un coin de la salle à l'autre. Nos gardiens  sont habitués à ce genre de conversation, et ne trouvent rien d'anormal ; ces derniers sont d'ailleurs en train de discuter. À l'autre bout de la salle, dans les coulisses de la scène, nos trois amis travaillent. Doucement, la serrure a joué sous la clé, et, sans bruit, l'épaule collée à la porte, une lente et forte pression est exercée... puis tout d'un coup, toujours sans bruit, tout cède, le coup a réussi.

Nos amis sautent vite dans un verger voisin, attendant quelques minutes... regardent un dernière fois leur kommando, puis sous les arbres se dirigent vers le village.
"- Nom de D..., Géo, j'ai oublié mes godasses sous le plumard.
- Oh ! m..., comment vas-tu faire mon vieux Paul ?
- Devrais-je partir nu-pieds, que je ne ferais pas un pas en arrière !"

Ils sont sortis du kommando en chaussettes, tenant leurs souliers à la main, sauf Paul, qui dans sa précipitation n'y a plus pensé. Il réagit vite tout de même, et se souvient que dans un coin du chai, chez son patron, il a une paire de souliers bas, qui feront l'affaire. Ils retrouvent alors à la cachette leurs vêtements et vivres. Après avoir bu un grand coup de "schnaps" dérobé aux patrons, dans la nuit, sous la lune, ils partent vers la France.

Donnons la parole à présent aux intéressés :
Grâce à notre boussole, nous nous dirigions immédiatement vers le sud pour franchir un pont qui se trouvait à 6 kilomètres. La nuit était merveilleuse et nous avancions rapidement. À la pointe du jour nous nous arrêtons par prudence pour ne repartir que le soir. Il nous aurait fallu alors traverser un ruisseau, large, profond et surtout glacé car nous n'étions encore qu'au mois de mars. Nous préférâmes nous aventurer sur un pont à l'entrée du village. Mais nous étions déjà repérés, à en juger par le bruit de pas qui nous suivaient : un allemand nous dépasse sans rien dire, s'arrête bientôt et nous fais des sommations tout en appelant du renfort au village.

Nous nous sauvions à toutes jambes et après une course folle, suivis par des chiens, nous arrivons exténués sur un plateau. Les chiens aboient toujours. Nous repartons au hasard, talonnés par la peur, nous traversons des ruisseaux, nous courons jusqu'à six heures du matin. Transis, nous nous blottissons sous un sapin et nous y passons la journée. Nous n'avions aucune notion de l'endroit où nous nous trouvions. Notre boussole, fabriquée avec une boite en carton et une lame de rasoir détrempée et aimantée, nous sauva une fois de plus.

Poursuivant notre route vers le sud, nous tombons sur la ligne Siegfried ; lueur d'espoir, vision plus proche de la France. Dans la nuit noire, après une journée de repos parmi les ronces, nous repartons. Nous ne tardons pas à nous perdre dans un camp militaire allemand où ont lieu des manœuvres. Nous en sortons sans encombre. Mais il faut traverser la Moselle. À pieds ou à la nage, il ne faut guère y penser. Nous essayons de décrocher des bacs : pas de chance, ils sont cadenassés. Après quelques heures de marche le long du fleuve, nous trouvons un pont. Nous nous déchaussons pour passer sans bruit devant la guérite de la sentinelle et nous le franchissons. Il était 3 heures du matin. Nous avions à ce moment-là à peu près la certitude qu'en obliquant vers l'ouest nous tomberions en France. Par points de repaire successifs, nous continuons notre route. Il ne nous restait plus rien à manger car nous n'avions compté que sur 4 ou 5 jours de voyage. Mais, malgré la faim, notre volonté d'arriver nous stimulait si bien que d'une seule étape nous franchissions 80 kilomètres, à travers bois et champs. Nous arrivions à Avril, petit village Lorrain, complètement exténués. La frontière avait été facilement franchie grâce à un jeune patriote de l'endroit qui nous avait signalé tout les postes de douane.

À Avril, nous sommes restés 48 heures hébergés par un propriétaire. Après ce repos combien mérité, nous avons repris notre route, par autobus et étapes successives jusqu'à la ligne de démarcation, hébergés et encouragés en maints endroits par des résistants. On nous avait déconseillé le train où étaient fréquents les contrôles de la Gestapo. Un receveur buraliste nous donna des renseignements pour franchir la ligne, mais, trompés par la nuit noire, nous avons erré sans avancer si bien que nous retombions chez le receveur. Cette fois nous avons demandé un passeur. Grâce à celui-ci et pour la modique somme de 600 francs, nous étions le lendemain matin en France libre.