Joseph Balagué - Le merveilleux voyage

Joseph BalaguéPartis de Munich-Dachau le 17 août 1941, 3 prisonniers, après plusieurs jours de marche à pied à travers champs arrivèrent devant un tunnel sous lequel passait la route, non loin de la frontière suisse. Passer au dessus, impossible ! C'était la nuit ! Une seule solution, le traverser ! À la sortie, nos 3 amis furent arrêtés par les gendarmes allemands ! Ils eurent beau affirmer qu'ils étaient italiens et mélanger à cette intention mots patois et italiens ils furent conduits en prison. Fini le beau rêve ! Adieu la liberté !

Lors de ma deuxième évasion je ne m'embarrassai point de scrupules et considérant que la fin justifie les moyens, je volai le chapeau et le pardessus de mon patron et je quittai Ingostadt par un train ordinaire. J'arrivai sans incidents jusqu'à Stuttgart mais là, le contrôleur du train, devant l'absence des papiers, m'arrêta comme suspect car j'avais eu l'audace de prendre le billet : "Munich-Strasbourg". Je fus renvoyé au stalag 7A plus décidé que jamais à en finir. J'avais puisé dans mes deux premières tentatives de puissantes leçons pour la prochaine.

Envoyés dans un kommando disciplinaire de Bohême, vivant dans une baraque au milieu des bois comme des sauvages, étroitement surveillés et formidablement cadenassés, je me fis un jour enterrer sous une cabane, dans le sable, par mes camarades. Et le soir lorsque la forêt fut déserte, je me dégageai, je sortis. J'avais caché non loin de là un costume civil que j'avais taillé et cousu moi-même dans des couvertures et ainsi accoutré je traversai les 18 kilomètres de bois qui me séparaient de la plaine. Je fis les premiers 60 kilomètres à pied. Considérant que ma vitesse n'était pas suffisante et que le trajet ne correspondait pas à ma fatigue, à la tombée de la nuit, traversant une petite ville, je remarquai une bicyclette devant un magasin. Je la pris et m'en allai aussi tranquillement que si elle eût été à moi. Je voulais remonter le Danube jusqu'à Schaffouse. Mais en cours de route je fus arrêté par un civil qui me demanda mes papiers. "Je suis coiffeur à Ulm, je suis italien, mes papiers sont chez mon patron !" lui répondis-je en mauvais allemand. Il n'était pas convaincu et il pria un jeune homme qui passai d'aller chercher le poste de garde du terrain militaire tout proche. Je restai donc seul avec le civil qui m'avait arrêté. Je n'eus pas besoin de réfléchir longtemps. Ma décision fut vite prise. Je lançai de toutes mes forces le vélo dans ses jambes, le vélo entraîna l'homme, l'homme tomba sous le vélo et pendant qu'il criait et se dépêtrait je pris la fuite. À travers champs et bois le long du Danube je remontai une colline et je pouvais contempler, depuis là-haut, quelques instants plus tard, les recherches faites pour me retrouver. J'étais loin.

Je rencontrai des prisonniers français qui me félicitèrent, me ravitaillèrent et me donnèrent les indications nécessaires afin de retrouver la route d'Ulm que j'avais perdue dans ma fuite. Je repartis donc le soir même vers la frontière suisse. N'étant pas partisan de la marche à pied et voyant une bicyclette qui paraissait m'attendre devant un passage à niveau, je m'en saisis, l'enfourchai et pédalai joyeusement. Je marchai jusqu'à la nuit. Aux abords d'une ferme je me couchai dans un gros tonneau de choucroute vide afin de me préserver de la fraîcheur nocturne. Je traversais Ulm le lendemain matin et comme la roue avant de ma bicyclette se trouvait dégonflée, j'empruntai une pompe à un civil allemand qui partait au travail. Je repris la route de l'espoir.

Avant la ville de Tuttlingen un cycliste me dépassa au moment où je mangeais un biscuit de guerre. Je ne l'avais pas vu venir. Il me regarda. Cela me parut suspect. Je me méfiai. En effet environ 10 minutes plus tard au bout d'une longue ligne droite je vis arriver sur la route un motocycliste casqué. Aussitôt, j'entre sous-bois avec mon vélo et je dévale entre les sapins à tombeau ouvert. Le motocycliste me suit, plus lentement cependant. Je tombe. J'abandonne le vélo, je m'échappe. Au bout d'un moment je ne vis plus personne. J'étais encore libre. Je marchai encore quelques jours et arrivai près de la frontière suisse.

Un soir vers 10 heures, je voyais les lumières d'un village suisse à quelques kilomètres et je me préparais à passer. Tout à coup un gros chien policier bondit sur moi et me renverse. Il aboie furieusement. Je me préserve comme je peux. Les douaniers armés arrivent. Je suis pris. Si près du but, l'échec est encore plus dur. Je suis content cependant d'être arrivé si loin. La prochaine fois... j'arriverai au bout.

Je fus envoyé à Stuttgart. 3ème évasion manquée, je n'y coupais pas de mon petit voyage à Rawa-Ruska. En effet, on nous enleva tout ce que nous possédions, on remplaça nos souliers par des savates de bois sans talons et on ne nous laissa qu'une chemise, une veste, une capote et le pantalon. Entassés 63 par wagon, nous eûmes 8 jours de voyage. Un camarade malade, non soigné, mourut dans le wagon et le cadavre nous accompagna jusqu'en Pologne. Nous avons souffert de la faim et du froid.

Rawa-Ruska, le camp de la soif et de la mort, un robinet pour dix mille hommes ! Rawa-Ruska, le supplice de la faim ! Rawa-Ruska le café aux aiguilles de pin ! Rawa-Ruska, le typhus, les épidémies, la mort des camarades ! Rawz-Ruska soit maudit à jamais pour les souffrances et les malheurs que tu nous as apportés !

Je restai 7 mois à Rawa-Ruska ! Les allemands avaient pensé que ceux qui ne mourraient pas en 7 mois de ce régime ne pouvaient mourir. J'arrivai le 2 janvier 1943 à Berlin. Comme nous étions des évadés, des réfractaires, des mauvais sujets on nous dispersa par petits groupes dans les stalags. La propagande allemande avait si bien joué que presque tous les camarades français "raisonnables", de ceux qui suivaient les mots d'ordre de Pétain et de Scapini "Travailler pour l'Allemagne, c'est travailler pour la France et pour l'Europe nouvelle !" ne nous regardaient que du coin de l'œil, ne nous parlaient presque pas et se méfiaient de nous. Nous étions des porteurs de germes. Que sont devenus aujourd'hui ces ouvriers consciencieux ?

Je fus expédié à Cologne et je me déclarai électricien. Je suis cultivateur. Je voulais rester en ville. Les bonnes occasions y étaient plus nombreuses. Je fus désigné comme électricien général de l'hôpital de Cologne. Je fis la connaissance d'un travailleur civil français qui avait besoin d'argent, bonne aubaine. Je lui proposai aussitôt de lui acheter sa permission. Il me la vendit à un prix que vous trouveriez exagéré mais cela représentait pour moi la liberté, la famille, la France. Je n'avais pas le choix. Je fus obligé de vendre mes réserves, mes colis, mes effets militaires, mes couvertures. Lorsque je partis je ne laissai à ma place que la paillasse et les planches du lit. Je restai caché 8 jours à Cologne en attendant ces fameux papiers. À la fin, constatant que le civil seul n'arriverait à rien, je pris la décision de l'accompagner à travers les bureaux de son usine. Je lui servais d'interprète et j'activais un peu la marche des événements. Ma permission en poche, je quittais Cologne sans regret le 13 juillet 1943. Le 14 juillet j'étais à Paris et j'arrivai à Saint-Girons le 16 à 11 heures. Le voyage s'était passé sans incidents et ma persévérance avait eu raison des douanes et des frontières. J'étais heureux. Je fus obligé de mentir et j'ai sûrement raconté plus de mensonges pendant le temps qui s'écoula entre mon arrivée et le départ des Boches que je n'en raconterai dans toute ma vie. Il fallait se méfier de tout le monde.

J'ai bien souffert dans les camps allemands mais ils furent pour moi une école d'énergie et de courage.
Je suis un évadé ! J'en suis fier !
Vive la liberté !